Centrafrique : mon retour en « enfer »

Après avoir passé quelques années universitaires au Sénégal, j’avais décidé de rebrousser chemin, car non seulement mon passeport a expiré, mais  mon pays ne dispose pas d’ambassade, ni quoi que ce qui sert de représentation diplomatique au Sénégal. Donc il fallait que je rentre pour me procurer du passeport biométrique. J’avais quitté Bangui quand il n’y en avait pas. J’espère que vous avez compris au moins pourquoi je suis rentré en Centrafrique, mon pays, surtout ceux qui seront surpris de le savoir.

J’ai embarqué à l’aéroport Léopold Sendar Senghor le vendredi 28 à 6 heures du matin à bord de Royal Air Maroc. Arrivé à Casablanca vers 9 h 40 pour continuer le vol à vol à 22 h 40, je me suis pointé au service de transit où on devait m’enregistrer avant de me donner le reçu permettant l’accès à l’hôtel et un ticket pour la restauration.  C’est parti pour une escale de 13 heures chrono à Casa.

Il fallait faire face aux fameux questionnaires du service de transit :

Bonjour, je suis en transit sur Bangui.

Bonjour, donnez-moi votre passeport.

Je n’ai pas de passeport, mais plutôt un sauf-conduit.

Un monsieur en costard chargé de vérifier et enregistrer les voyageurs, a pris le papier en me  lançant un regard dédaigneux  avant de demander ma nationalité qui est mentionnée sur le papier qu’il faisait semblant de lire.

J’ai répondu poliment à la question du gars.

Le monsieur a l’air ébloui et me dit : « Pourquoi  tu pars à Bangui  »

Je rentre chez moi ! Bon là, je commence à en avoir marre de son interrogatoire !

Après quelques minutes de silences, le gars persiste, mais cette fois en anglais, « where are you come from »

J’étais étonné de voir le monsieur s’exprimer subitement en anglais. Était-ce pour m’épater ? A lui seul de répondre!  Je lui dis : pardon ?

Il répète la même question « where are you come from »

Là je me suis dit que le gars me prenait pour un Sud-Africain comme ce fut le cas à Dakar.

I come from Dakar. (J’ai quand même fait le banc…)

J’étais dans le même pétrin avec une compatriote, une jeune mère qui rentrait aussi sur Bangui.

Le monsieur après plus de 30 minutes de tractations avec son chef, est enfin revenu avec un reçu pour la chambre et deux tickets pour la bouffe. Comment peut-on mettre dans la même chambre deux personnes de sexe opposé qui de surcroît ne sont pas en couple ? Bon, c’est cela où rien, c’est-à-dire soit on se met à deux dans la chambre (sans compter le bébé), soit j’attends en salle d’embarquement durant les 13 heures d’escale. Avec les 10°c qui m’attendent au dehors, j’ai jugé mieux de rester même à trois dans la chambre que d’aller choper le rhume.

On a finalement quitté Casa vers 22 h 40 en passant par Douala où on a fait une autre escale de 45 minutes avant d’arriver à Bangui, à 7 h 30.

L’atterrissage a été un moment très émouvant pour moi. Tu vois des milliers de gens entassés dans des petites maisons de fortune qui jouxtent la piste de l’aéroport Bangui M’Poko. Ces maisons servant de refuges aux personnes déplacées sont appelées communément Ledger (Le Ledger Plazza est le nom d’un hôtel 5 étoiles de Bangui).

Après avoir pris mes bagages, il faut passer par la douane  pour le contrôle de routine. Une douanière me demande juste d’où je viens; Qu’est-ce que j’ai amené comme bagages…

J’étais au Sénégal pour les études, j’ai fini et me voilà de retour au pays.

Elle me dit ok, mais on fait comment ? Tu n’as pas apporté d’ordinateur ?

Je lui dis : si, j’en ai un avec lequel je travaille.

Elle avait le sentiment de perdre son temps avec moi, m’a dit de libérer le plancher afin qu’elle puisse continuer son travail.

Dehors, m’attendent  mon frère et un ami. J’ai demandé à mes frères par quel chemin doit-on passer. Ils sourient et me disent qu’on va passer par Combattant (quartier le plus proche de l’aéroport) avant d’arriver à Benz-vi (mon quartier). L’état de routes reste à désirer, mais vu la gravité de la situation, plus rien ne m’étonne. D’ailleurs on n’a jamais eu de bonnes routes depuis la chute de Bokassa.

Je vois des jeunes gens avec le corps garni de gris-gris, des machettes en mains pour certains et de vraies armes de guerre ou armes traditionnelles pour les autres. Ce sont des ATB (Anti-Balaka).

Ces ATB circulent sans gêne dans le nord de Bangui, même au bord des routes où les forces africaines de la Misca et les soldats français de la Sangaris font leur bonhomme de chemin tranquillement.

Mon baptême de feu à Bangui

Arrivé à la maison, j’étais très ravi de retrouver la famille et on a commencé à échanger quand subitement des crépitements d’armes retentissent. On dit que c’est un Faca qui vient d’abattre un élément de la sécurité de l’ancien ministre des Sports (sous le régime Seleka) à Sica, un quartier voisin du mien… Hum, j’avais le cœur qui battait très fort même. C’était mon baptême de feu. Toute la famille me dit voilà l’état de la situation dans laquelle vivent les Centrafricains.

Dans l’après-midi j’ai eu la malchance de me rendre au nord de Bangui où résident mon père et ma mère. On ne sait pas vu depuis  un bout de temps … Quelques minutes après mon arrivée dans les le coin, ça  a commencé  à tirer de partout. Certains témoins  nous disent que des soldats tchadiens ont tiré sur les gens, faisant plusieurs victimes et des blessés graves…Chacun fait le bilan de la situation à sa façon.

Le lendemain pour rentrer à la maison, c’est encore un autre problème. Il n’y a pratiquement plus de véhicules de transport en commun. Seuls les taxis-motos font le maximum du boulot. Ces motos peuvent prendre jusqu’à quatre personnes voire cinq c’est selon la taille des clients qui grimpent dessus. J’ai même vu deux porteurs de tenue monter à bord derrière un civil. Franchement c’est un désordre total dans la capitale. J’imagine ce qui se passe dans nos provinces… Cela confirme l’anarchie qui règne en Centrafrique depuis plus d’un an maintenant. Chacun est libre de frapper, tuer qui il veut et quand il veut sans inquiétude. Certains quartiers proches de KM5 sont pratiquent à plat après les séries de pillages de ces derniers temps. Je vois des gens en train  d’arracher le reste des briques qui servaient de clôture des maisons déjà pillées…

Bangui reste toujours dans la merde même si certains secteurs comme les 1er, 2e et une partie du 5e arrondissement restent conviviaux. Il y a toujours des gens  dans les buvettes qui sont au long des routes comme à l’accoutumée.

Bref, la tension s’est largement apaisé, mais il reste à gérer la délinquance, le braquage, le plus important reste le désarmement total du 3e arrondissement précisément celui du KM5 pour ce qui est de Bangui. Le réarmement des Faca serait un atout pour le rétablissement de la sécurité dans le pays. Les forces étrangères que je vois circuler armées jusqu’aux dents ne font pas grand-chose pour la stabilité du pays. Elles interviennent juste pour réagir à une attaque, ou un braquage. D’ailleurs, ces forces sont là parce qu’elles ont leurs rations  au quotidien, des rations qu’elles vendent aux gens au lieu de se nourrir. Au lieu de bien remplir leur vraie mission, elles préfèrent s’enrichir sur le dos des pauvres centrafricains pendant que ces derniers (musulmans comme chrétiens) meurent. Cette crise n’est bénéfique qu’aux étrangers qui interviennent ici et à leurs pays respectifs.

Ban Ki-moun a bel et bien constaté et vécu la gravité de cette crise lors de son dernier passage à Bangui avant de se rendre à Kigali pour commémorer le 20e anniversaire du génocide rwandais. J’espère que l’ONU va accélérer l’envoi de ses troupes en Centrafrique et que Madame la présidente Samba Panza songe enfin à réarmer nos vrais soldats qui selon moi, s’ils sont bien équipés et bien dirigés pourront garantir la sécurité et l’intégrité du pays.

A mes amis qui s’inquiètent pour moi, rassurez-vous, là ou j’habite tout est « calme ». Les Centrafricains continuent de vivre malgré tout par la grâce divine.

À propos de l'auteur

Odilon Doundembi

Un jeune proactif, en perpétuelle quête du savoir qui aime partager tout ce qu'il a au fin fonds de lui. Il aborde les faits de sociétés, les histoires d’intérêt humain, le respect de la dignité humaine, l'entrepreneuriat, l'environnement et bien sur les NTIC. Bref, il traite tout ce qui concourt au développement de l'Afrique à l'Africaine comme indique le nom du site. Cliquez sur la page "A propos" pour en savoir plus sur l'auteur!

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10 Commentaires

  1. Retour en enfer, beau titre, j’ai connu aussi la même chose sous le regime de la Seleka quand je rentrais de Dakar après MondoblogDakar2013. Mais, le bourbier centrafricain dépasse l’entendement. Parfois, je me demande si nous ne sommes du moyen-âge. Je continuer à prier mais quitter le pays m’a permis de rester en vie. Mon grand allait u rester parce qu’il est musulman. Mais Dieu merci, il est à l’abri. Que faire. Prier. C’est tout!
    Bon retour au bercail frero. Continuons ce combat d’écriture pour la paix chez nous.

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